Le journalisme est mort, vive les journalismes!

Intégrité et conflits d'intérêts...

Marc-François Bernier (Ph. D.)

Chaire de recherche en éthique du journalisme

Université d'Ottawa

Dans une récente décision, le Conseil de presse du Québec a blâmé le fait qu’un journaliste spécialisé dans les technologies ne déclare pas toujours le fait qu’il a bénéficié d’une forme de subvention (frais de voyages, cadeaux et gratuités, etc.) de la part des compagnies qui veulent faire parler d’elles ou de leurs produits :

« Après analyse, le Conseil conclut que le mis-en-cause ne s’est pas caché des avantages dont il profite. Le Conseil constate cependant que M. Dumais n’a que ponctuellement fait référence au fait qu’il bénéficie de certains avantages de la part de compagnies informatiques, ne s’acquittant pas ainsi de son devoir d’en informer explicitement le lecteur. Tout en constatant que cette pratique soit peu généralisée, le Conseil est d’avis que les médias doivent toujours mentionner explicitement les avantages dont ils profitent. Le grief est retenu ».

Pour plusieurs, il s’agit là de situations de conflits d’intérêts contraires à la déontologie du journalisme.

La question des conflits d’intérêts est récurrente en journalisme. Elle est liée à l’intégrité professionnelle. Elle pose la question du détournement de la mission démocratique du journalisme, consacrée à l’intérêt public, pour en faire une activité de promotion d’intérêts particuliers.

Comment définir le conflit d’intérêts typique, quel est l’élément central de tout conflit d’intérêts, que celui-ci soit manifeste ou apparent ? On peut dire qu’il s’agit d’une situation où la diffusion impartiale d’informations défavoriserait ou risquerait de défavoriser les intérêts personnels du journaliste en cause, que ceux-ci soient monétaires ou matériels, ou non monétaires (idéologie, parents, amis). Le journaliste doit alors choisir quels intérêts privilégier, entre ceux du public qu’il est censé servir, ou ses propres intérêts (ou ceux de son entourage).

La question de l’intégrité n’est pas banale. Tous les professionnels prétendent servir le public en respectant les règles de l’art, mais les médias nous révèlent quotidiennement des cas où cet engagement n'est pas respecté, où des individus abusent de leur situation pour en tirer des avantages illégitimes, voire illégaux.

Une enquête réalisée au Québec en 2002 révélait pour sa part que les gens sont plus nombreux à penser que les journalistes sont au service de leur entreprise de presse qu’au service du public (38 % vs 27 %) et près de 30 % étaient d’avis que les journalistes travaillent avant tout pour leurs propres intérêts. De plus, 66 % des répondants étaient d’avis que les annonceurs influencent le travail de la presse québécoise.

Les normes en jeu :

Le Guide de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec affirme que :

«Les journalistes doivent éviter les situations de conflit d’intérêts et d’apparence de conflits d’intérêts, que ceux-ci soient de type monétaire ou non. Ils doivent éviter tout comportement, engagement ou fonction qui pourraient les détourner de leur devoir d’indépendance, ou semer le doute dans le public. (…) «Les conflits d’intérêts ne deviennent pas acceptables parce que les journalistes sont convaincus, au fond d’eux-mêmes, d’être honnêtes et impartiaux. L’apparence de conflit d’intérêts est aussi dommageable que le conflit réel» (1996, 20-21).

Le Conseil de presse du Québec va dans le même sens :

« Les entreprises de presse et les journalistes doivent éviter les conflits d'intérêts. Ils doivent, au surplus, éviter toute situation qui risque de les faire paraître en conflit d'intérêts, ou donner l’impression qu’ils ont partie liée avec des intérêts particuliers ou quelque pouvoir politique, financier ou autre. Il importe de garder à l’esprit que les gouvernements, les entreprises, les groupes de pression, divers organismes et autres instances cherchent par différents moyens à orienter et à influencer l’information en fonction de leurs propres intérêts.

Tout laxisme à cet égard met en péril la crédibilité des organes de presse et des journalistes, tout autant que l’information qu’ils transmettent au public. Il est impérieux de préserver la confiance du public quant à l’indépendance et à l’intégrité de l’information qui lui est livrée et envers les médias et les professionnels de l’information qui la collectent, la traitent et la diffusent.

Il est essentiel que les principes éthiques en la matière, et que les règles de conduite professionnelle qui en découlent, soient respectés rigoureusement par les entreprises de presse et les journalistes dans l’exercice de leurs fonctions. Même si l’information transmise respecte les critères d’intégrité et d’impartialité, il importe de souligner que l’apparence de conflit d’intérêts s’avère aussi préjudiciable que les conflits d’intérêts réels ».

Le Guide des responsabilités de La Presse et Cyberpresse.ca prescrit pour sa part à ses journalistes :

« • d’éviter tout conflit d’intérêts réel ou potentiel ou même l’apparence de conflit d’intérêts de façon à préserver en tout temps la confiance du public

• de préserver leur indépendance professionnelle ».

Ce même Guide ajoute que :

« Dans l’exercice de leur devoir de réserve, tout journaliste ne doit ni ne peut solliciter ou accepter un ou des cadeaux, marchandises ou biens (…). Il peut par contre en faire temporairement usage afin d’illustrer ou de publier un reportage qu’il signe.

Tout cadeau doit être retourné à son expéditeur dans un délai raisonnable : à défaut, il est immédiatement remis à l’encan de La Presse.Toutefois, tout journaliste affecté à la couverture musicale et aux livres peut déroger à cette règle et conserver les enregistrements sonores ou les livres qu’il reoit pour des références futures, avec la prohibition de les revendre ».

Au-delà des normes, les critères de dérogation

Si les règles déontologiques reconnues sont le plus souvent bien adaptées aux circonstances du travail quotidien, il survient parfois des situations exceptionnelles où la règle déontologie peut s’avérer trop rigide, au point d’empêcher le journaliste de fournir au public une information d’intérêt public. La confrontation du réel avec des règles mal adaptées peut créer une situation propice au dilemme moral où le journaliste ne sait trop comment se comporter.

La recherche en éthique du journalisme a permis de dégager des critères qui guideront la réflexion éthique des journalistes afin de les aider à décider si le cas auquel ils sont confrontés justifie de déroger à la règle déontologique.

Les voyages gratuits

La question des voyages gratuits est souvent source de débats enflammés. Elle est malheureusement souvent réduite à se demander si l’indépendance et le jugement professionnels du journaliste seront compromis par le fait qu’il a voyagé aux frais de ses sources d’information ou de ceux qui pourraient tirer profit des comptes-rendus qui en résulteront.

Il semble que les arguments en faveur et contre les voyages ne doivent pas seulement s’appuyer sur des principes ou sur des impressions, mais aussi tenir compte des intentions réelles de ceux qui offrent ces voyages ainsi que des résultats escomptés et obtenus par cette stratégie, notamment l’objectif de se servir de la crédibilité ou la notoriété d’un journaliste et de son entreprise de presse pour favoriser une marque, une institution, un produit, etc.

En départageant les arguments généralement mis de l’avant pour et contre les voyages gratuits, on arrive aux résultats suivants:

• Favorables

- Cela n’engage pas la conscience du journaliste.

- Les entreprises de presse n’ont pas toujours les moyens de payer de tels voyages.

- Refuser un voyage revient à priver le public d’une information pouvant être pertinente, l’important étant d’aviser les lecteurs que le voyage a été payé par l’organisme qui bénéficie du reportage.

- Refuser un voyage prive les journalistes de voyager et de sortir de leur routine.

• Défavorables

- Accepter les voyages revient à accorder plus d’espace rédactionnel aux organismes riches, au détriment des moins fortunés.

- La valeur de l’information risque de ne plus être évaluée en elle-même, mais en fonction de la « subvention » qui l’accompagne.

- Il existe d’autres moyens d’obtenir de l’information.

- Cela mine la crédibilité des journalistes car il existe une apparence de conflit d’intérêts qui est contraire à leur devoir d’impartialité et de neutralité.

- Lorsqu’il s’agit d’organismes subventionnés par les fonds publics, les lecteurs doivent payer leur information de deux façons: par leurs taxes et impôts et au moment de l’achat du journal. Quant au public qui ne lit pas ce journal, il a tout de même subventionné ce dernier. Les auditeurs et les téléspectateurs se trouvent dans une situation semblable.

Différents auteurs ont repris l’heureuse expression anglaise « information subsidies » pour parler des « subventions informationnelles » que les organismes versent aux médias afin de s’assurer un meilleur accès à la scène publique. Les sources d’information savent qu’elles n’ont pas un accès automatique à la place publique, à cause de l’interférence des journalistes qui sélectionnent ce qui sera transformé ou non en nouvelle. C’est du reste dans le but d’améliorer leurs chances d’influencer le processus de construction de l’actualité et de pouvoir plus facilement accéder à cet espace public tant convoité qu’elles adaptent différentes stratégies, dont celle consistant à subventionner les médias, par l'offre de voyages notamment.

Par ailleurs, il peut exister de bonnes raisons d’accepter des voyages gratuits, mais comment les identifier ou les distinguer des autres motivations moins nobles ou avouables ? Les journalistes se retrouvent parfois devant un dilemme moral en cette matière.

Ils doivent faire un choix et celui-ci a plus de chances d’être adéquat s’ils prennent en compte certains critères de réflexion éthique avant d’accepter des voyages gratuits de la part de leurs sources, alors que la déontologie s’y oppose :

- Les sujets qui seront abordés grâce à ce voyage ont-ils déjà fait l’objet de publications ou de diffusions de la part de mon entreprise? Si le voyage n’est pas payé, ces sujets seront-ils portés à l’attention du public?

Ce critère permet de savoir si le média considère réellement ces sujets comme étant d’intérêt public. Si oui, il aurait dû les traiter ou pourrait le faire indépendamment du voyage gratuit qu’on lui offre de façon intéressée.

• Les informations en jeu ont-elles une valeur journalistique majeure ?

• Existe-t-il d’autres façons d’obtenir ces informations ?

On peut trouver de la documentation sur à peu près tous les sujets, et cela est encore plus vrai depuis l’avènement d’Internet et l’utilisation massive du courriel ou de technologies (Skype par exemple) qui permettent de faire des entrevues intéressantes à distance, d’entrer en possession de documents publiés dans des contrées éloignées, de recevoir des fichiers multimédias. Bien souvent, les moyens qu’offrent la technologie et la débrouillardise du journaliste permettent de recueillir des informations qui seront par la suite diffusées au grand public.

• Accepter ce voyage lésera-t-il des gens, directement ou indirectement ?

Par exemple, ce voyage peut être l’occasion d’exposer les thèses favorables à l’organisme payeur, alors que celles de sources opposées, mais moins nanties, ne pourront pas être également mises en valeur.

• Ce voyage jette-t-il un doute sur mon intégrité et sur mon impartialité ?

Les groupes et les individus désavantagés pourraient faire valoir le fait que le journaliste a eu droit à un voyage gratuit, dans le but de discréditer ses comptes rendus. Le journaliste peut aussi se demander s’il lui est arrivé de douter de l’impartialité de collègues ayant eu droit à des voyages gratuits, question de se sensibiliser au pouvoir suggestif des apparences.

• Puis-je justifier ce voyage auprès de mon public ?

En somme, quelles sont les « bonnes raisons » en jeu ? Il s’agit de passer avec succès le test de la publicité qui consiste à défendre ses décisions plutôt que de les occulter.

• Quelles sont les intentions avouées ou présumées du bailleur de fonds ? Sont-elles compatibles avec l’intérêt public ou servent-elles plutôt les intérêts de l’organisme payeur ?

Il pourrait arriver que des organismes proposent des voyages gratuits de façon désintéressée, mais cela est tellement rare qu’il vaut la peine d’examiner cette question, ne serait-ce que pour découvrir que ce n’est pas le cas. À ce chapitre, les journalistes auraient intérêt à mieux connaître les écrits professionnels et scientifiques des spécialistes des relations publiques qui préconisent cette façon de faire afin d’obtenir à peu de frais une couverture journalistique que ne pourrait leur rapporter une campagne publicitaire traditionnelle.

• Vais-je pouvoir demeurer maître de mon agenda pendant ce voyage ?

Cela comprend la liberté pour le journaliste de rencontrer qui il veut, de poser les questions qu’il souhaite et de ne pas être soumis à un horaire surchargé qui limiterait son autonomie professionnelle. Un horaire trop contraignant ne lui laisse que le temps de traiter superficiellement ou avec complaisance du sujet ou de l’événement privilégié par le bailleur de fond.

• Mon employeur assume-t-il habituellement les dépenses de voyage dans les autres secteurs d’information?

Dans bien des médias, les frais de voyage des journalistes qui couvrent les activités des équipes de sport professionnel sont payés par l’employeur qui juge cette couverture assez importante et rentable pour l’entreprise. Mais dans d’autres secteurs d’information, parfois plus importants eu égard à l’intérêt public (politique, environnement, économie, spectacles, technologies, etc.), l’employeur attend les offres de voyages gratuits pour « assumer » ses responsabilités envers son public. Du reste, dans bien des cas, c’est aux frais des contribuables que voyages les journalistes à l’emploi de conglomérats milliardaires.

• Est-il possible de se rendre à l’endroit projeté en recourant à d’autres moyens que ceux offerts gratuitement par l’organisme ?

Cela est souvent possible, mais parfois non. Par exemple, survoler une zone d’incendie de forêt ou un secteur de manœuvres militaires est impossible à moins d’être accompagné d’une personne ayant une autorité légitime. Mais les journalistes peuvent très bien utiliser leurs propres moyens pour se rendre dans un autre pays ou dans d’autres villes afin d’y faire leur travail, sauf, peut-être, lors de conflits armés majeurs. Il y a donc ici une ouverture ou un critère permettant de déroger à la règle déontologique dominante.

• Le public qui prendra connaissance des reportages résultant de ce voyage sera-t-il avisé clairement qu’ils ont été rendus possibles grâce à un voyage payé par la personne, la compagnie, l’organisme ou le pays concerné ?

Dans un système de presse libre, une entreprise a toujours la liberté de refuser un voyage gratuit. Mais quand elle en accepte un, cela doit être clairement déclaré au public. En effet, le jugement du journaliste a pu être influencé par le voyage gratuit et invite le public à faire preuve d’une attitude plus critique ou réservée à l’endroit du compte rendu. C’est vraisemblablement à cause de cela que bien des entreprises de presse préfèrent cacher le fait que les frais du reportage ont été assumés par ceux qui en tirent profit ou que d’autres se contentent timidement de déclarer que leur journaliste a été « invité » par un groupe, une entreprise ou un gouvernement, ce qui peut faussement laisser croire qu’il a tout de même assumé les frais de ses déplacements et est à l’abri de toute influence. Les cadeaux et gratuités

Les journalistes reçoivent souvent des cadeaux et autres gratuités de la part de sources d’information qui veulent faire parler d’elles et de leurs produits. Cela peut aussi soulever la question de l’intégrité professionnelle.

Mais toute gratification est-elle nécessairement une menace à l’intégrité journalistique ? Il ne fait pas de doute que certaines le sont carrément, par exemple les cadeaux dispendieux comme les œuvres d’art, les encyclopédies, les bijoux, etc.

D’autres sont nettement moins compromettants, par exemple les « outils » de travail qui servent effectivement à accomplir une tâche, s’ils ne visent pas à récompenser le journaliste pour le travail fait ou à faire. Il est par contre difficile de convaincre hors de tout doute que quelques pointes de sandwichs et morceaux de desserts avalés en vitesse sur les lieux d’une conférence de presse sont au nombre des gratifications compromettantes. On pourrait même soutenir que cela aide souvent le journaliste à retourner rapidement à la salle de rédaction pour y travailler.

Mais les longs repas arrosés de vin, eux, sont plus coûteux et ne visent certainement pas à faciliter le travail du journaliste; ils ont d’autres visées à propos desquelles il ne faut pas être naïf. On approche ainsi d’un premier critère, celui de l’utilité de cette gratification afin de faciliter le travail du journaliste. Être reçus en groupe à l’hôtel de ville et manger dans un grand restaurant en tête à tête avec un responsable de la ville qui règle la facture sont deux situations différentes…

Voici du reste quelques critères spécifiques pouvant alimenter la réflexion au sujet des gratifications.

• La gratification facilite-t-elle l’accomplissement de mon travail de journaliste sans compromettre mon impartialité? Par exemple, un livre reçu de l’éditeur peut aider un journaliste à mieux connaître un sujet précis et à le traiter avec plus de compétence. Mais une œuvre d’art de valeur donnée à un journaliste ne peut certainement être du même secours, elle relève d’une autre catégorie plus proche du pot de vin.

• Suis-je en mesure de révéler publiquement et sans embarras le fait d’avoir accepté cette gratification? Cela peut-il raisonnablement créer l’impression que j’ai favorisé certaines personnes ou organismes?

• La valeur de la gratification est-elle importante?

• Suis-je certain des attentes de celui qui m’offre cette gratification et sont-elles compatibles avec mes devoirs professionnels?

• Retourner la gratification au donateur coûtera-t-il plus cher que la gratification elle-même? On peut penser que les médias d’information n’ont pas à débourser pour retourner les cadeaux indésirés. Mais ils pourraient cependant en faire profiter la communauté par l’intermédiaire d’organismes bénévoles qui les redistribueraient ou toucheraient des fonds en les revendant.

• La gratification est-elle l’élément déclencheur du compte rendu, du reportage, du commentaire, etc. ? Si tel est le cas, non seulement ce dont soulève des questions relatives à l’intégrité journalistique mais il pose aussi la question de l’équité envers les différents acteurs sociaux car tous n’ont pas les moyens matériels qui leur permettent de faire parleur d’eux.

Conclusion

En cette ère de suspicion généralisée, on ne saurait négliger l’importance de l’intégrité professionnelle des journalistes. Cette intégrité est un des éléments qui fondent leur crédibilité ainsi que leur légitimité.

L’intégrité journalistique est d’autant plus importante que les journalistes sont les principaux dénonciateurs du manque d’intégrité, apparent ou réel, de ceux et celles qui dirigent les institutions publiques et privées dans nos sociétés.

Cette fonction de surveillance sociale qui est reconnue au journalisme démocratique serait grandement affaiblie si les transgressions au principe d’intégrité en venaient à miner la crédibilité et la légitimité sociale du journalisme.

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